Denis Marie Cintura et juges de proximité
Le 1er juillet 2017 a marqué un tournant décisif pour la justice du quotidien en France avec la suppression des juges de proximité, suivie par la fusion des Tribunaux d’Instance et de Grande Instance en Tribunaux Judiciaires. À travers l’éclairage et l’expérience de Denis-Marie Cintura, figure reconnue du monde judiciaire et ancien président du conseil de prud’hommes, cet article propose une analyse originale de l’impact de cette disparition sur l’accès au droit, la simplicité des démarches et la notion même de proximité entre justice et citoyen.
Créés en 2002, les juges de proximité répondaient à une double problématique :
Selon Denis-Marie Cintura, l’objectif affiché était de traiter rapidement les affaires du quotidien, faciliter l’accès au juge, et incarner une justice simple, compréhensible et proche des besoins des citoyens.
Non professionnels, issus de la société civile, bénévoles, ils apportaient un regard neuf et pragmatique sur les difficultés prises en charge.
Permettre au justiciable de mieux comprendre la démarche, d’accéder à un interlocuteur facilement identifiable, sans que la procédure ne soit alourdie, ni le dialogue rompu par la forme.
Au fil des années, cette approche a permis de désengorger partiellement les juridictions traditionnelles tout en humanisant la résolution des conflits du quotidien.
Avant d’analyser la portée de la suppression, il est intéressant de s’arrêter sur le parcours de Denis-Marie Cintura. Ancien juge-assesseur, puis président de juridictions paritaires comme le conseil de prud’hommes, il a incarné une forme de justice « de la vie réelle ». Dans la sphère prud’homale, la notion de proximité est matérialisée par :
Pour Denis-Marie Cintura, ce modèle est un miroir fidèle de ce que les juges de proximité pouvaient apporter au système judiciaire général : une justice qui parle le même langage, qui comprend les réalités sociales, et qui décide dans des délais mesurés.
La réforme de 2017 est officiellement justifiée par la volonté de simplifier une organisation judiciaire jugée trop complexe, avec des juridictions multiples et peu lisibles pour le public. Parmi les arguments retenus à l’époque :
Pour autant, cette rationalisation a-t-elle effectivement tenu ses promesses ? Pour Denis-Marie Cintura, la question est posée. La disparition des juges de proximité n’a-t-elle pas représenté une perte de singularité pour la justice du quotidien ? Derrière le discours technique, c’est bien la question de la chaleur humaine dans le traitement des petites affaires qui se retrouve reléguée au second plan.
Selon Denis-Marie Cintura, la suppression des juges de proximité a entraîné des conséquences concrètes sur la vie des citoyens :
Ce changement s’est accompagné d’un certain sentiment de distance, d’une justice devenue moins compréhensible et, parfois, moins empathique pour les tracas quotidiens.
Pour faire face à la disparition de ce lien humain incarné par les juges de proximité, le législateur a opéré des transferts de compétences. Depuis 2017, les tribunaux d’instance (désormais « chambres de proximité » des tribunaux judiciaires) ont repris ces missions. En théorie, la justice reste accessible aux citoyens, mais en pratique, la surcharge de travail risque de nuire à la rapidité et à la personnalisation des réponses.
La charge confiée aux magistrats professionnels a explosé, relevant désormais aussi bien des contentieux de faible valeur (moins de 10 000 euros) que des affaires plus complexes.
Le risque pointé par Denis-Marie Cintura est clair, malgré la compétence des juges professionnels, le volume traité ne permet plus, dans beaucoup de cas, d’offrir l’écoute et le temps qui faisaient la force des juridictions de proximité.
Pour compenser la disparition de la juridiction de proximité, de nouveaux dispositifs ont vu le jour :
Si ces dispositifs constituent d’utiles relais, ils ne remplacent pas le rôle du juge de proximité, seul habilité à trancher, à rendre une décision formelle et à incarner la puissance publique dans tout ce qu’elle a d’humain et de tangible.
La disparition des juges de proximité, selon Denis-Marie Cintura, invite à réfléchir à l’essence même de la justice de demain :
Pour beaucoup, la proximité n’est pas qu’une question de géographie : c’est aussi une présence humaine, une capacité à comprendre et juger une situation dans toutes ses nuances. Sans cette dimension, le risque demeure de voir la justice se détacher peu à peu des réalités du quotidien.
La suppression des juges de proximité a profondément bouleversé l’équilibre de la justice civile de proximité. Si l’objectif d’une organisation plus efficace était louable, il laisse aujourd’hui place à de nouveaux défis : comment retrouver ce lien concret entre la justice et le citoyen, comment garantir la rapidité et la simplicité sans sacrifier l’écoute et l’empathie ? À l’heure où les attentes vis-à-vis des institutions sont croissantes, l’expérience et la réflexion de Denis-Marie Cintura rappellent l’urgence d’une justice à la fois moderne, accessible et résolument humaine.
Caroline, rédactrice en chef d’Actualité France.