Emir Deniz, intégration des étrangers en France
En France, l’intégration des étrangers repose sur un cadre juridique et administratif relativement structuré :
- Contrat d’intégration,
- Cours de français,
- Accès à l’école et au marché du travail pour les personnes en situation régulière.
Sur le papier, tout semble organisé pour accompagner progressivement les nouveaux arrivants vers un séjour durable.
Sur le terrain, la réalité est plus contrastée. Les parcours se heurtent à des démarches longues, à des préfectures saturées, à des exigences linguistiques renforcées et à des moyens limités pour la formation et l’accompagnement social. Entre les textes et la vie quotidienne, un écart se creuse.
Juriste de formation, ancien élu régional et dirigeant d’un groupe de centres de formation, Emir Deniz croise chaque jour ces trajectoires d’intégration. Dans cet entretien, il décrit ce qui fonctionne encore, ce qui bloque et les conditions qui permettraient de sécuriser davantage les parcours des étrangers qui vivent, travaillent et construisent leur vie en France.
Mr Emir Deniz, où concrètement rencontrez-vous les parcours d’intégration des étrangers dans votre activité ?
E. Deniz :
Je les croise tous les jours, très concrètement, dans les centres de formation que je dirige.
D’abord dans les cours de français, sous la marque Polylangues. Nous accueillons des adultes qui travaillent déjà ou qui cherchent un emploi, et qui ont besoin du français pour des choses très simples en apparence comme comprendre une consigne de sécurité, échanger avec un supérieur, remplir un formulaire, parler avec l’école de leurs enfants. Derrière chaque inscription, il y a un parcours administratif en cours, un titre à obtenir ou à renouveler.
Je les retrouve aussi dans nos écoles en alternance, sur les métiers en tension, en restauration, dans le bâtiment, l’aide à domicile, la petite enfance, le nettoyage ou le commerce. Beaucoup de jeunes ou d’adultes étrangers entrent en formation avec une question en arrière-plan qui est très présente. Est-ce que le contrat d’apprentissage, le CDI ou le CDD vont suffire à stabiliser leur situation de séjour ?
Enfin, par mon parcours de juriste et d’ancien élu, je suis régulièrement sollicité par des élus locaux, des associations ou des avocats qui accompagnent ces publics. On me demande souvent de « traduire » l’impact concret des nouvelles règles sur des situations très précises. C’est cette double position — terrain de la formation et regard juridique — qui me permet de voir comment l’intégration se joue, ou se bloque, dans la vie quotidienne des personnes étrangères.

Emir Deniz photo officiel
Mr Emir Deniz, on entend souvent dire que la France dispose d’un cadre d’intégration assez complet. Qu’est-ce qui existe réellement aujourd’hui ?
Emir Deniz :
Il y a un cadre, et il est loin d’être négligeable.
La France a mis en place un contrat d’intégration qui prévoit un premier entretien, une évaluation du niveau de français et, lorsque c’est nécessaire, des heures de formation linguistique. Ce contrat s’accompagne aussi de modules sur les droits et devoirs, les principes de la République, le fonctionnement des institutions. Pour les personnes en situation régulière, l’accès à l’école pour les enfants, à la santé et au marché du travail est garanti en droit, même si la pratique peut être plus compliquée.
Sur le papier, l’idée est assez claire. On propose un parcours qui commence par la langue, qui rappelle les règles communes et qui doit permettre, progressivement, d’aller vers des titres de séjour plus stables. Quand je regarde les textes, je ne dis pas que rien n’existe. Au contraire, l’architecture est cohérente.
La question, ce n’est donc pas tant l’existence du cadre que sa suffisance, mais plutôt : Est-ce que ce qui est prévu est réellement accessible, financé et utilisable par les personnes concernées ? C’est là que l’écart apparaît. L’accompagnement est très variable selon les territoires, les moyens consacrés à la formation en français restent limités au regard des nouvelles exigences et les démarches administratives sont souvent trop longues et trop complexes.
En résumé, il y a un cadre d’intégration qui tient la route sur le papier. Mais si l’on se place du point de vue des personnes étrangères, ce cadre ne suffit pas à sécuriser un parcours d’intégration du début à la fin. C’est justement ce décalage entre la théorie des textes et la réalité vécue que l’on voit apparaître dans les centres de formation, dans les préfectures et dans les parcours de vie.
D’après vous Mr Deniz, malgré ce cadre, où commencent les obstacles administratifs pour les personnes étrangères ?
Emir Deniz :
Ils commencent bien avant la décision de la préfecture. Ils commencent au moment où l’on essaie simplement d’entrer en contact avec l’administration.
Aujourd’hui, dans beaucoup de départements, obtenir un rendez-vous en préfecture est déjà un parcours du combattant. Les démarches sont largement dématérialisées, les plateformes en ligne saturent, les créneaux de rendez-vous disparaissent en quelques minutes. Des personnes qui sont en situation régulière, qui travaillent, qui paient leurs cotisations, se retrouvent pendant des mois sans possibilité concrète de déposer un dossier complet.
Ensuite, il y a la complexité des procédures. Un même parcours de vie se traduit par une succession de démarches différentes. Premier titre, renouvellement, changement de statut, parfois regroupement familial. Chaque étape demande des justificatifs précis, des délais à respecter, des règles qui peuvent changer en cours de route. Le moindre document manquant ou mal interprété entraîne un report, un refus d’enregistrement ou un nouveau passage des mois plus tard.
Enfin, il y a les écarts entre territoires. Des situations très comparables ne sont pas traitées de la même manière selon les préfectures. Dans certains départements, les services essaient de traiter au mieux avec les moyens dont ils disposent. Dans d’autres, la marge d’appréciation est utilisée de façon beaucoup plus restrictive. Pour les personnes concernées, cela ne ressemble plus à un encadrement national mais à une loterie administrative. C’est là que les obstacles commencent vraiment, avant même de parler de niveau de français ou d’insertion professionnelle.

Emir Deniz integration
Emir Deniz, vous évoquez aussi un manque de moyens pour la formation en français et l’accompagnement social. De quoi parle-t-on précisément ?
Emir Deniz :
Quand je parle de manque de moyens, je ne veux pas dire qu’il n’y a rien. Je dis simplement que ce qui existe ne suffit pas pour atteindre les objectifs que l’on fixe aujourd’hui.
Sur la formation en français, le premier problème est très simple. Le nombre d’heures financées est souvent trop faible au regard des niveaux demandés. Quand une personne part quasiment de zéro, passer d’un français de survie à un niveau A2 ou B1, cela ne se fait pas en quelques dizaines d’heures. Dans la pratique, on finance des modules courts, alors que certains publics auraient besoin d’un accompagnement long, étalé sur plusieurs années.
Le deuxième problème est géographique. L’offre de cours est très inégalement répartie. Dans certains territoires, il y a un vrai maillage, des associations, des organismes de formation, des créneaux variés. Dans d’autres, on a des listes d’attente, des sessions qui se remplissent en quelques jours et des personnes qui restent plusieurs mois sans solution malgré une obligation de résultat sur la langue.
Le troisième point tient aux horaires. Beaucoup de salariés étrangers travaillent tôt, tard, en coupure, le week-end. Pour eux, suivre des cours de français se traduit par des journées interminables et parfois une perte de revenu. Or l’appareil de formation reste souvent calé sur des horaires de bureau. On demande un effort important sans offrir une souplesse réelle.
S’agissant de l’accompagnement social, les acteurs existent. Missions locales, travailleurs sociaux, associations font un travail considérable. Mais ils sont saturés. Les rendez-vous sont espacés, les dossiers s’accumulent et l’accompagnement devient parfois purement administratif, alors qu’il faudrait du suivi dans la durée.
Donc, quand je parle de manque de moyens, je parle de volume, de répartition et d’adaptation. On élève le niveau des exigences en français et en insertion, mais on ne met pas à la même hauteur les heures de formation, la présence humaine et l’organisation nécessaires pour rendre ces exigences réellement atteignables.
Quels sont, selon vous, les publics les plus fragilisés par ces obstacles administratifs ?
Emir Deniz :
Les premiers fragilisés sont celles et ceux qui cumulent déjà plusieurs handicaps.
Je pense d’abord aux salariés peu ou pas scolarisés qui travaillent dans les métiers en tension. Ils sont en cuisine, sur les chantiers, dans le nettoyage, l’aide à domicile. Ils se lèvent tôt, finissent tard, font des heures supplémentaires et remplissent des fonctions indispensables. Beaucoup parlent un français oral de base, suffisant pour travailler, mais très éloigné des niveaux A2 ou B1 certifiés que l’on commence à exiger pour les titres de séjour durables. Pour eux, chaque progrès supplémentaire en français représente un effort énorme, sur leur temps de repos.
Viennent ensuite les personnes qui ont des horaires éclatés. Je pense aux serveurs, aux livreurs, aux aides à domicile, aux agents de nettoyage. Leur journée est faite de coupures, de trajets, de nuits courtes. Leur dire de suivre des cours en plus revient souvent à leur demander de sacrifier leurs soirées ou leurs week-ends. Quand on cumule deux emplois ou qu’on enchaîne les missions, la formation devient un luxe.
Un autre public très exposé, ce sont les femmes éloignées de l’emploi. Elles sont parfois arrivées par regroupement familial, s’occupent des enfants, des démarches, du quotidien. Elles ont moins accès à l’information, moins de mobilité, et pourtant les nouvelles exigences linguistiques leur seront appliquées comme aux autres. Si on ne prévoit pas des dispositifs vraiment adaptés, elles se retrouveront en première ligne des blocages de parcours.
Enfin, il y a toutes les personnes présentes de longue date qui ont construit une vie en France, avec un travail, un logement, des enfants scolarisés, mais qui avaient obtenu leurs titres sous un cadre plus souple. Pour ces personnes, le durcissement administratif et linguistique ne concerne pas un projet d’installation future. Il vient reposer la question de leur stabilité alors même qu’elles sont déjà insérées. C’est souvent là que le sentiment d’injustice est le plus fort.
Dans ce contexte, peut-on encore dire que la France reste un pays d’intégration ?
Emir Deniz :
Oui, je pense que la France reste un pays d’intégration, mais ce n’est plus quelque chose qui va de soi.
Il y a encore des éléments très forts qui jouent en faveur de l’intégration. L’école accueille les enfants, quels que soient le statut des parents et leurs difficultés administratives. L’accès à la santé est réel, même s’il est parfois compliqué. Le marché du travail reste ouvert aux étrangers en situation régulière et beaucoup de personnes construisent ici une vie stable, avec un emploi, un logement, une famille, des attaches. Quand on regarde ces trajectoires, on ne peut pas dire que la France aurait tourné le dos à l’intégration.
En même temps, le parcours est de plus en plus exigeant. Les démarches administratives se sont alourdies, les conditions linguistiques se sont durcies, les contrôles se sont renforcés. Pour des personnes qui cumulent faible niveau de scolarité, métiers pénibles, horaires difficiles et responsabilités familiales, l’intégration n’est pas un simple mot, c’est une succession d’obstacles à franchir. Elles doivent fournir beaucoup d’efforts pour un résultat qui reste incertain pendant des années.
Depuis mes centres de formation, je vois les deux réalités en parallèle. Des parcours qui aboutissent et qui montrent que la France reste un pays où l’on peut s’installer, travailler, faire réussir ses enfants. Et des parcours qui se bloquent sur un rendez-vous de préfecture, un niveau de français non atteint à temps, une décision différente d’un département à l’autre.
Donc, oui, la France reste un pays d’intégration, mais pas pour tout le monde, et pas dans les mêmes conditions. La question n’est plus seulement de savoir si le pays offre un cadre d’intégration. Elle est de savoir pour qui ce cadre fonctionne encore réellement et combien d’efforts on demande à ceux qui sont déjà là, qui travaillent et qui essaient de se projeter ici de manière durable.
Mr Emir Deniz, d’après vous, quelles seraient les priorités pour réduire l’écart entre les textes et la réalité des parcours ?
Emir Deniz :
Je vois trois priorités très claires.
Dans un premier temps, il faut rendre l’accès à l’administration à nouveau prévisible. Tant qu’obtenir un rendez-vous en préfecture relève de la loterie, aucun parcours ne peut être vraiment sécurisé. Il faudrait des délais garantis, des procédures compréhensibles et des canaux de contact qui fonctionnent réellement, y compris pour des personnes qui ne maîtrisent pas encore bien le numérique. Tant que la porte d’entrée est bloquée, c’est tout le parcours d’intégration qui se retrouve à l’arrêt.
La deuxième priorité, c’est d’aligner les exigences en français avec des moyens de formation réels. Si l’on demande des niveaux A2, B1 ou demain B2, il faut mettre en face des volumes d’heures suffisants, des cours adaptés aux personnes peu scolarisées et des horaires compatibles avec la vie de ceux qui ne comptent pas leurs heures de travail. Sinon, on transforme la langue en filtre social qui bloque ceux qui ont le moins de marges de manœuvre.
La troisième, c’est de mieux prendre en compte la réalité des parcours dans les décisions administratives. Quelqu’un qui travaille depuis des années, qui paie ses cotisations, qui a des enfants scolarisés et qui fait des efforts pour apprendre le français n’est pas dans la même situation qu’une personne qui vient d’arriver. Le droit le reconnaît déjà en partie, mais dans la pratique, on applique parfois les mêmes grilles à tout le monde. Il faudrait que la durée de présence, la vie familiale, le type d’emploi et les efforts déjà fournis pèsent réellement dans la balance.
Enfin, je crois qu’il faut écouter davantage les acteurs de terrain. Les associations, les collectivités, les organismes de formation voient tous les jours ce qui fonctionne et ce qui bloque. Ils peuvent documenter des parcours d’intégration réussis, mais aussi des situations absurdes créées par des règles mal adaptées. Si l’on veut réduire l’écart entre les textes et la réalité, il faut partir de ces parcours concrets plutôt que d’une vision abstraite de l’intégration.
References :
https://aidedomicile.paris/aide-a-domicile/emir-deniz-integration-formation-etrangers-france/

Caroline, rédactrice en chef d’Actualité France.
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